
(1889-1939)
« Un chameau à trois bosses » : ainsi se définit Kanoko Okamoto, mettant l'accent, avec cet art du trait qui lui est propre, sur les trois passions qui animèrent sa vie : la poésie, le bouddhisme et le roman. Née dans une vieille famille de grands propriétaires terriens, Kano Ōnuki connaît l'enfance et l'adolescence d'une fleur de serre, dans un milieu sensible à la beauté et aux arts. Dès l'âge de dix-sept ans, en 1906, elle publie ses premiers poèmes dans la revue la plus prestigieuse de l'époque, Myōjō, et affirme rapidement son talent dans le domaine du tanka (forme courte traditionnelle). Mais à partir de 1910, année où elle se marie avec le jeune peintre Ippei Okamoto, la jeune femme va se trouver confrontée à ce qu'elle appellera plus tard son « enfer » : des difficultés familiales et conjugales l'entraînent alors au bord de la folie. À partir de 1915-1916, les deux époux surmontent leur crise par le recours à la religion, et Kanoko commence à écrire des essais sur le bouddhisme, qui la feront connaître dans les années trente comme une spécialiste en ce domaine. Cependant, tandis qu'elle continue de composer des poèmes, ses préoccupations sont ailleurs : malgré la publication remarquée de deux ouvrages de poésie, Karoki Netami (Une pointe de jalousie, 1912) et Ai no Nayami (Tourments d'amour, 1918), elle met un terme à cette création en 1929, avec Waga Saishū Kashū (Mon dernier recueil de poèmes), qui marque clairement sa volonté de se tourner vers une autre forme de littérature. En effet, elle désire plus que tout devenir romancière, et c'est après le tournant décisif d'un séjour de près de trois ans à Paris (1929-1932) qu'elle va enfin, à partir de 1935, réaliser ce rêve. Elle a alors quarante-six ans, et durant les quatre années qui lui restent à vivre, ne va cesser d'écrire et de publier dans des revues, à un rythme forcené, des œuvres qui stupéfient les critiques de l'époque par leur maturité, la faisant comparer aux plus grands : Ōgai Mori et Sōseki Natsume. Parmi elles, on peut retenir notamment Boshi Jojō (Mère et fils. Un amour nostalgique, 1937), Yagate Gogatsuni (Enfin en mai), Parisai (Le 14 juillet), Tōkaidō Gojūsantsugi (Les cinquante-trois étapes du Tôkaidô) et l'une de ses plus célèbres nouvelles, Kōgishō (Fragment de la vie d'une vieille geisha), toutes parues en 1938. Sushi est l'un des derniers textes publiés de son vivant, avec Karei (L'esprit des morts). Son œuvre, alimentée par une vaste culture littéraire (notamment la tradition populaire d'Edo), présente souvent des personnages maniaques, hauts en couleur, rongés par une passion difficile à assouvir, ou écrasés par le poids de leur karma. La romancière excelle à rendre, dans un style dénué de toute contrainte, et par quelques traits d'un dynamisme quasi cinématographique, la subtilité des mouvements de l'âme, sans pour autant avoir recours à l'analyse purement psychologique. À cette œuvre à la fois amère et teintée d'épicurisme et en cela fidèle reflet de la vie de Kanoko et de ses expériences un de ses plus beaux tanka pourrait servir d'exergue :