
Titre : Au Fond de l'être, dans Anthologie de nouvelles japonaises tome III
Titre original : 人間のなか
Auteur : Kawabata Yasunari (川端康成)
Traduit par : Yūko Brunet et Isabelle Balibar
Edité par : Picquier
Date(s) d'origine : 1963
Kawabata Yasunari (1889-1972) a publié la nouvelle Au fond de l'être (Ningen no naka) dans la revue Bungei Shunjū, livraison de février 1963. Il était âgé de soixante-quatre ans. Cette nouvelle survient notamment après la parution de Belles endormies (Nemureru bijo) en 1960 et de L'Ancienne Capitale (Koto) en 1961-1962. Elle précède le court récit Un bras (Kataude) d'une année. Le romancier reçoit le prix Nobel en 1969. Il met fin à ses jours en 1972, laissant inachevé un roman intitulé Le Pissenlit (Tanpopo).
La nouvelle peut surprendre le lecteur français habitué à un monde plus « traditionnellement japonais », tel qu'il est représenté dans d'autres romans de Kawabata. En fait, il s'agit toujours de la même manière de décrire - pour reprendre le mot de Kobayashi Hideo - la femme physiologique plutôt que la femme sociale.
Momoyo, de par son prénom, est la femme par essence, la femme féconde (de « momo », la pêche) de génération en génération (« yo ») : l'enfant du conte traditionnel japonais ne naît-il pas d'une pêche qui s'ouvre ? Mais, comme nous le constatons dans cette nouvelle, la femme physiologique franchit facilement la limite du pathologique. De fait, l'auteur, qui s 'est toujours, tout au long de sa carrière d'écrivain, intéressé à la femme, trouve, dans les dernières années de sa vie, un intérêt particulier à ce glissement du physiologique vers le pathologique.
Ainsi qu'elle le révèle à Shimura, Momoyo porte en elle des démons : « Au fond d'un être, il y a plein de choses. Ça grouille. » Ce jeu fantasmagorique de sensations prendra des formes de plus en plus libres dans les œuvres postérieures. Ainsi, dans Un bras, un dialogue s'amorce entre un homme et un bras emprunté à une jeune fille. De même, dans la dernière œuvre, inachevée, de l'écrivain, une jeune femme est atteinte de cécité sporadique. Internée dans un asile de fous, elle y côtoie un malade qui passe ses journées à recopier ce mot du moine Ikkyū : « II est facile d'entrer dans le monde de Bouddha : mais bien plus difficile d'entrer dans le monde des démons. »
L'état pathologique rend certes plus facile l'accès à ce inonde démoniaque, mais n'allons pas dire avec Shimura que le « fond de l'être » n'est que « diables, vers de terre, lézards », car, enfin de compte, la perception s'ouvre sur l'universel : « Tu ne comprends pas, dit Momoyo. Il y a aussi la mer, la neige. »