Le tatouage

(traduction de Marc Mécréant)






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Mouko 「猛虎」 de Shusui Taki 「瀧秀水」, 1988. The Shusui Taki's Ukiyo-e Gallery All rights reserved.

Ceci se passait en un temps où les gens possédaient encore la vertu précieuse de faire, comme on dit, «faire des folies» - suffisamment du moins pour que les rouages du monde, à la différence d'aujourd'hui, ne grincent pas trop fort -, un temps où bouffons et serveurs de thé gagnaient bien leur vie à vendre des histoires drôles pour chasser tout nuage du front serein des grands seigneurs et de la jeunesse dorée, et, aux palais, faire rire sans fin servantes et prostituées de luxe, si bien que le monde allait sans heurts son petit train.


Dans les théâtres et les brochures illustrées du temps, les Sadakurô, Narukami et Jiraya, mués en héroïnes, alliaient toujours la force à la beauté, et la laideur à l'impuissance.

C'était à qui serait le plus beau. Tous en venaient à se faire instiller l'encre du tatouage dans ce corps qui pourtant est un don du Ciel, et somptueuses, voire puissamment odoriférantes, lignes et couleurs dansaient alors sur la peau des gens.

Pour se rendre aux quartiers galants par la «piste dite aux chevaux», les visiteurs en palanquin choisissaient les porteurs les plus richement tatoués, et c'est pour les hommes à beaux tatouages que les belles de Yoshiwara, de Tatsumi avaient le coup de foudre. Il va sans dire que piliers de tripots et sapeurs-pompiers se faisaient tatouer, mais aussi les bourgeois et, plus rarement, les samouraïs. Aux concours de tatouages qui, de temps à autre, se tenaient à Ryôgoku, les participants, tapotant chacun son épiderme, échangeaient leurs critiques, exaltaient l'originalité du motif de leur invention.

Un jeune tatoueur du nom de Seikichi était orfèvre en la matière. Célébré comme étant au moins aussi habile que Charibun d'Asakusa, que Yappei et Konkonjirô de la rue de Matsushima, que d'autres encore, c'est par dizaines que les clients déployaient le satin vierge de leur épiderme sous la pointe de ses pinceaux.

La plupart des tatouages les plus hautement prisés lors des concours étaient des œuvres de sa main. Si Darumakin passait pour le spécialiste des tons dégradés, si de Karakusagonta on portait aux nues les tatouages au cinabre, Seikichi les surpassait encore en réputation par ses singulières compositions et la souplesse voluptueuse de ses tracés. D'abord fanatique de l'école de Toyokuni et de Kunisada, il avait vécu de sa production d'estampes. Déchu au rang de tatoueur, il avait néanmoins conservé de l'artiste d'autrefois la conscience scrupuleuse et l'aiguë sensibilité. Faute d'une ossature et d'une peau capables de le séduire, vous perdiez votre temps à vouloir acheter son concours; et si par hasard il consentait, il fallait lui donner carte blanche pour le choix de la composition comme pour le prix; et subir de plus un mois, deux mois durant, l'insupportable supplice de ses aiguilles...

Un vœu dès longtemps caressé et des jouissances inconnues d'autrui étaient enfouis au plus profond du cœur du jeune maître. Quand la pointe de ses aiguilles pénétrait les tissus, la plupart des hommes gémissaient de douleur, incapables d'endurer plus longtemps le martyre des chairs tuméfiées, cramoisies, gorgées de sang; et plus déchirantes étaient les plaintes, plus vive était l'indicible jouissance qu'étrangement il éprouvait.

Il avait une prédilection marquée pour deux techniques réputées particulièrement douloureuses: le tatouage au cinabre et le tatouage à coloris dégradés. Quand, dans une seule journée, après avoir en moyenne subi la perforation de cinq à six cents aiguilles, on ressortait du bain chaud destiné à aviver les couleurs, c'était pour s'abattre à moitié mort aux pieds de Seikichi, où l'on restait un bon moment incapable du moindre mouvement. Et lui, contemplant d'un œil glacé la forme misérable, ne manquait jamais de dire avec un sourire de satisfaction:

«Vrai! Ce que vous devez avoir mal!»

Quand il avait affaire à une poule mouillée qui, toute honte bue, tordait la bouche et serrait les dents comme à l'agonie en poussant des petits cris de détresse, il lançait:

«Tu es pourtant un gars d'Edo! Prends ton mal en patience! ... C'est bien connu qu'elles font atrocement mal, les aiguilles de Seikichi!»

Et tout en jetant des regards de coin sur la face ruisselante de larmes, il poursuivait comme si de rien n'était ses perforations. Ou encore, si quelqu'un était assez maître de soi pour tout supporter sans broncher, sans un seul froncement des sourcils, il riait en découvrant ses dents blanches:

«Oui, oui, tu veux te donner des airs de dur... Mais tu vas voir: ça va se mettre à t'élancer si fort que tu auras beau faire, tu ne pourras plus y tenir!»



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