Le tatouage(deuxième partie) |
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Son vu secret depuis des années était de trouver une femme d'une incomparable beauté, d'un éclat éblouissant, en qui il pût instiller toute son âme. Pour la nature profonde comme pour la physionomie, elle devait répondre à diverses exigences. Un joli minois, une jolie peau sans plus ne pouvaient le satisfaire. Il avait bien étudié, l'une après l'autre, toutes les femmes célébrées dans les quartiers de plaisir de la capitale, mais sans réussir à en découvrir une dont la saveur et la tonalité répondissent tout à fait à son attente. Depuis trois ans, quatre ans, il rêvait en vain de cette femme encore jamais vue dont son esprit lui dessinait la silhouette et les formes; pourtant il n'avait pas renoncé à son cher désir. Or, un soir d'été de la quatrième année, passant devant le restaurant Hirasei, à Fukagawa, il avisa soudain, dépassant du store en tiges de bambou d'un palanquin arrêté devant la porte, un pied nu de femme d'une blancheur de neige. Pour un il aussi pénétrant que le sien, les pieds d'un être humain reflétaient autant que le visage tout un jeu d'expressions complexes; et le pied de cette femme lui apparut comme un inestimable joyau de chair. La disposition harmonieuse des cinq orteils déployant leur délicat éventail depuis le pouce jusqu'au petit doigt, le rose des ongles qui ne le cédait en rien aux coquillages qu'on ramasse sur les plages d'Enoshima, l'arrondi du talon pareil à celui d'une perle, la fraîcheur lustrée d'une peau dont on pouvait se demander si une eau vive jaillissant entre les rochers ne venait pas inlassablement la baigner... oui, c'était bien là un pied qui sous peu piétinerait les mâles et se gorgerait de leur sang vif; et la femme à qui il appartenait lui paraissait bien être celle entre toutes qu'il s'épuisait à chercher depuis tant d'années. Réprimant l'émotion qui faisait battre son cur, Seikichi, dans son désir d'apercevoir le visage de cette femme, se lança à la poursuite du palanquin; mais après deux ou trois cents mètres, il ne le vit plus. L'année s'acheva et la secrète attirance s'était muée en passion violente. Déjà le printemps de la cinquième année s'acheminait vers son déclin. Un matin, dans son logis du moment, rue Saga, à Fukagawa, Seikichi mordillait les brins de bambou d'une brosse à dents en contemplant sur la véranda aux lattes verdies ses rhodéas en pots quand il comprit que quelqu'un arrivait dans le jardin par la porte de derrière, et vit surgir de la haie une jeune fille qu'il n'avait jamais vue. Elle venait de la part d'une geisha de Tatsumi que Seikichi fréquentait. «Mademoiselle m'a chargée de vous remettre ce surtout et vous prie de bien vouloir peindre quelque motif sur la doublure.» Elle dénoua le carré de tissu jaune d'or, en tira un surtout de femme enveloppé dans un grand papier décoré d'un portrait d'Iwai Tojaku, ainsi qu'une lettre. Après la requête, accompagnée de mille remerciements, au sujet du vêtement, l'auteur de la lettre ajoutait: «Cette jeune commissionnaire est appelée à faire très prochainement, et sous ma houlette, ses débuts de geisha. Je vous saurais un gré infini de bien vouloir aider à la promouvoir, sans toutefois m'oublier moi-même.» «Je me disais bien que je ne connaissais pas ton visage. Tu es donc toute nouvelle par ici?» Ce disant, il n'arrêtait pas d'étudier la jeune personne. Elle semblait avoir à peine seize ou dix-sept ans, mais quel étrange visage! C'était déjà le masque inquiétant d'une femme adulte au long passé dans les quartiers de plaisir où elle aurait jonglé avec la vie de dizaines et de dizaines d'hommes. C'était la beauté même que voulaient voir surgir de leurs rêves sans nombre une foule d'élégants et d'élégantes qui, depuis tant et tant de décennies, se sont succédé dans la vie et dans la mort au sein de cette capitale où s'engouffrent les trésors et les vices du pays tout entier. «Est-ce que vers juin de l'année dernière tu ne serais pas repartie en palanquin du restaurant Hirasei?» Tout en lui posant la question, Seikichi avait fait asseoir la jeune fille dans la véranda et examinait avec une minutie extrême l'exquise perfection des pieds nus posés sur leur socle de bois tapissé de sparterie. «Si. A cette époque-là, j'avais encore mon père; c'est souvent que nous allions au Hirasei, répondit-elle en riant de cette drôle de question. - Voilà cinq longues années que je t'attends. C'est la première fois que je vois ton visage, mais de ton pied je me souviens bien... Je voudrais te montrer quelque chose. Viens là-haut passer tranquillement un petit moment.» Comme elle prenait congé et se disposait à partir, Seikichi l'entraîna par la main au premier étage dans une pièce qui donnait sur le fleuve. Là, sortant de leur étui deux peintures sur rouleau, il en déploya une devant la jeune fille. |
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