Le tatouage(troisième partie) |
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Elle représentait Baosi, favorite du roi Zhou, tyran de la plus ancienne Chine. Son corps svelte appuyé avec abandon contre la courbure d'une balustrade comme s'il avait peine à supporter le poids de la couronne d'or incrustée de coraux et d'aigues-marines, elle laissait sa traîne de tulle de soie damassée se répandre en volutes aériennes sur les marches d'un perron. Vidant de la main droite une grande coupe, elle contemplait un homme sur le point d'être immolé pour un sacrifice. Bras et jambes liés par des chaînes de fer à un poteau de cuivre, il fermait les yeux et baissait la tête devant la princesse dans l'attente de son dernier instant. La grâce de la princesse, la mine de l'homme, tout était rendu avec un art qui faisait frémir. La fille resta un bon moment les yeux rivés à cette singulière image, tandis qu'à son insu ses yeux prenaient un éclat plus vif et que ses lèvres se mettaient à trembler. Par un curieux phénomène, ses traits peu à peu finirent par ressembler à ceux de la princesse: elle avait là la révélation de son véritable «moi». «Oui, c'est bien ton âme qui se reflète dans ce tableau, lui dit Seikichi avec un sourire charmant et en plongeant son regard dans celui de la jeune fille. - Pourquoi me montrer une chose aussi terrifiante? demanda-t-elle en levant vers lui un visage décomposé. - La femme de cette image, c'est toi. Je parierais que son sang coule dans tes veines.» Et Seikichi déploya le second rouleau. Il avait pour titre: La Fumure. Une jeune femme réfugiée sous le couvert
d'un cerisier en occupait le centre. Elle ne détachait pas ses regards du
monceau de cadavres d'hommes gisant pêle-mêle à ses pieds. Autour d'elle
voletaient des nuées d'oiseaux chantant victoire tandis que son il rayonnait
d'un orgueil et d'une jouissance qu'elle ne parvenait pas à contenir. Etait-ce
un champ de bataille après la tuerie? un jardin fleuri au printemps? ...
Devant cette image, la jeune visiteuse avait le sentiment de découvrir au
terme d'une longue recherche quelque chose d'embusqué au fond de son propre
cur. Ce disant, Seikichi désignait à la jeune fille sur le rouleau peint la femme qui lui ressemblait trait pour trait. «Au nom du Ciel, rangez vite cette chose!» Comme pour se dérober à une puissante attirance, elle tourna le dos et se blottit à plat ventre sur les nattes. Mais bientôt ses lèvres furent reprises par leur tremblement. «Oui, maître, je l'avoue; vous avez deviné juste: je suis comme la femme de l'image... C'est pourquoi, je vous en prie, épargnez-moi! Rangez vite cette chose! - Arrête ces propos de lâche et regarde plutôt de tous tes yeux. Crois-moi, l'effroi que te cause cette image n'est l'affaire que d'un instant.» Sur la face de Seikichi flottait son mauvais sourire habituel. La fille cependant ne consentait pas à relever la tête. Toujours blottie par terre et le visage enfoui dans la manche de son kimono de dessous, elle ne cessait de répéter: «Maître, je vous en supplie, laissez-moi partir; près de vous, j'ai peur. - Attends donc! Je veux faire de toi, moi, une femme splendide!» Tout en parlant, il s'était sans en avoir l'air rapproché de la jeune fille. Tout à l'heure, à l'insu de celle-ci, il avait dissimulé sous le revers de son kimono une fiole de narcotique qu'un médecin formé aux méthodes hollandaises lui avait donnée autrefois... Un soleil radieux frappait de plein fouet la surface du fleuve et semblait incendier la pièce de huit nattes. Réverbérés par le miroir des eaux, ses rayons irisaient d'ondes dorées le papier des cloisons coulissantes et l'innocent visage de la jeune endormie. Portes hermétiquement closes, Seikichi, son matériel à la main, resta un bon moment assis sans bouger sur les nattes, plongé dans le ravissement. Pour la première fois, il pouvait jouir profondément de l'étrange physionomie de cette fille. Il avait l'impression qu'il pourrait, assis là dans cette pièce, se recueillir devant ce visage immobile dix ans, un siècle, sans jamais connaître la satiété. De même que le peuple de l'antique Memphis avait orné de pyramides et de sphinx la majesté de la terre et du ciel de l'Egypte, ainsi Seikichi s'apprêtait-il à parer des couleurs de son amour l'épiderme virginal de cette beauté humaine. Bientôt, serrant son pinceau entre pouce, annulaire et petit doigt de la main gauche, il en appliqua la pointe sur le dos de la jeune fille et là, de la main droite, enfonça son aiguille. Fondue dans l'encre de Chine, l'âme du jeune tatoueur entrait dans les tissus. Chaque goutte instillée de cinabre des Ryûkyû dilué dans l'alcool de riz était comme une goutte de sa propre vie; il y voyait la couleur même des émois de son âme. Midi était passé presque à son insu et la paisible journée de printemps s'acheminait doucement vers son déclin, que Seikichi ne s'accordait toujours aucune pause et que rien ne venait rompre le sommeil de la jeune fille. Inquiet d'un retour aussi tardif, son porteur de shamisen venu la chercher s'était vu renvoyer avec cette réponse: «La jeune fille? Mais voilà belle lurette qu'elle est repartie!» |
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